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Emmanuel Carrère, à mots ouverts

  • Publié le 05/11/2011 à 12:15
  • Par Jennifer BRESSAN
Rencontre avec Emmanuel Carrère

Pendant une heure, Emmanuel Carrère, prix Renaudot et prix de la langue française 2011, s'est confié dans l'espace Gazeau sur sa trajectoire littéraire qui l'a conduit de la fiction au documentaire et plus récemment dans les contrées russes. Un territoire qu'il s'était longtemps interdit mais dont l'exploration l'a pour ainsi dire réconcilié avec lui-même.

Rencontre avec Emmanuel Carrère"J'ai commencé par des fictions et depuis 10 ou 15 ans, j'écris des documentaires. Le basculement s'est fait au moment de L'Adversaire qui raconte l'affaire Jean-Claude Romand." Cet homme qui a tué toute sa famille après lui avoir menti et s'être fait passer pour un autre, toute une vie durant. "Pendant 7 ans, j'ai travaillé à l'écriture de cette histoire; cela a été comme une fenêtre avec vue sur l'enfer. J'avais essayé d'écrire un roman à partir de ce fait divers mais je n'ai pas pu. Je n'ai pu l'écrire que sous la forme du documentaire à laquelle depuis je me suis tenu, sans que ce soit délibéré."

Cette trajectoire, qui l'a mené de la fiction au documentaire, l'a entraîné plus récemment sur un territoire qu'il n'aurait jamais pensé fouler de sa plume: l'URSS. "Au moment où j'allais écrire Un Roman russe, ma mère m'a clairement signifié de ne pas le faire. Je l'ai quand même fait et je m'en félicite." Sa mère, d'origine russe et aussi spécialiste des questions géopolitiques qui ont touché le pays. "Pendant très longtemps, je me suis prudemment tenu à l'écart de ce territoire sur lequel ma mère régnait avec assez d'autorité. Le monde était assez grand."  N'empêche qu'à la faveur d'un reportage, Emmanuel Carrère a dû se replonger dans ce pays. Son inspiration littéraire n'en est finalement pas rentrée indemne.

Rencontre avec Emmanuel CarrèreEt de raconter l'anecdote savoureuse qui l'a finalement décidé à écrire Limonov (POL) qui lui a valu le Renaudot et dans lequel il fait le portrait de ce sulfureux dissident russe, mi-révolutionnaire, mi écrivain. "Limonov a été emprisonné quand Poutine est arrivé au pouvoir sous le prétexte saugrenu d'avoir fomenté une tentative de coup d'état au Kazakhstan. Il a été envoyé dans un centre pénitencier où il a observé que les lavabos étaient les mêmes que ceux d'un hôtel branché où il avait séjourné à la fin des années 1980 à New York et dont le design était signé Philip Starck. Aucun des autres détenus, pas plus que les clients de l'époque de l'hôtel n'auraient pu faire ce rapprochement. Cela montrait que son expérience incluait deux univers a priori tout à fait étrangers. Il était fier de ça et je comprends cette fierté. C'est à partir de là que j'ai eu envie de déployer cette vie."

Un écho de rires a finalement résonné dans la salle lorsque Emmanuel Carrère a raconté la réaction de Limonov à son prix Renaudot. Après les félicitations d'usage, l'homme, manifestement haut en couleur lui a écrit: "Quant à ce que je pense moi, je vous le dirais peut-être un jour, ou pas et c'est peut-être mieux comme ça!"

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